
Le mal qui ronge aujourd’hui le football tunisien ne relève ni de la fatalité ni d’une simple baisse de génération. Il est le fruit d’un abandon progressif, d’un immobilisme institutionnel et d’une absence de vision stratégique qui s’étendent désormais sur près de deux décennies. Le football n’a jamais été aussi fidèle au reflet de l’état du pays : lorsqu’un État cesse de planifier, d’investir et d’anticiper, son sport le plus populaire finit inévitablement par en subir les conséquences.
Au tournant des années 2000, la Tunisie figurait pourtant parmi les nations les plus structurées du continent africain. Le football constituait alors une véritable priorité nationale. Sous la présidence de Zine el-Abidine Ben Ali, l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations 2004 ne fut pas seulement un succès populaire, elle fut l’aboutissement d’une politique publique ambitieuse. Les infrastructures furent modernisées, le territoire réaménagé afin d’accueillir les grandes compétitions internationales, et les investissements consentis permirent au football tunisien de franchir un cap historique.
Cette réussite ne doit rien au hasard. Elle reposait sur une gouvernance compétente, incarnée notamment par Hamouda Ben Ammar, président de la Fédération tunisienne de football. Homme de consensus, de réflexion et de stature internationale, il fut l’un des principaux artisans du renouveau du football tunisien. Son choix de confier la sélection nationale à Roger Lemerre, son aptitude à fédérer les différentes composantes du football national ainsi que sa vision à long terme ont largement contribué au sacre continental de 2004, unique titre africain remporté par la Tunisie.
Mais l’héritage tunisien dépassait largement les résultats de son équipe nationale. Pendant plusieurs décennies, la Tunisie avait construit une véritable école d’entraîneurs, reconnue bien au-delà de ses frontières. Héritiers des méthodes de formation issues des écoles d’Europe de l’Est et de l’ancienne Yougoslavie, les techniciens tunisiens étaient recherchés dans tout le monde arabe et en Afrique du Nord. Du Maroc à l’Algérie, de la Libye à la Jordanie, de l’Arabie saoudite à l’Irak, jusqu’en Palestine, les entraîneurs tunisiens exportaient un savoir-faire fondé sur la rigueur tactique, la qualité pédagogique et la maîtrise de la formation.
Cette avance s’est pourtant progressivement dissipée.
À partir de 2010, le football tunisien cesse d’innover. Convaincu que ses acquis suffiraient à garantir sa compétitivité, il renonce à se remettre en question. Là où d’autres nations modernisent leurs centres de formation, investissent dans la recherche, la préparation physique, les nouvelles méthodes d’entraînement et la professionnalisation de leurs structures, la Tunisie demeure figée dans ses certitudes.
La révolution de 2011 accélère brutalement cette régression. L’État, confronté à des priorités politiques, économiques et sécuritaires, se désengage progressivement du secteur sportif. Depuis maintenant seize ans, aucune doctrine cohérente de développement du football n’a véritablement vu le jour. Les infrastructures vieillissent, la formation est abandonnée, les politiques de détection disparaissent progressivement et la gouvernance sportive perd toute ambition stratégique.
Le football tunisien n’est finalement que l’une des nombreuses victimes de ce recul généralisé. Lorsque le pays cesse de construire son avenir, son sport cesse lui aussi de préparer le sien.
À cette crise structurelle s’ajoute une dégradation profonde de la gouvernance fédérale. Les nouvelles équipes dirigeantes ont davantage consolidé leur pouvoir par des logiques clientélistes que par une vision de développement. Les équilibres électoraux internes favorisent davantage les calculs politiques que les projets sportifs, tandis que les intérêts particuliers prennent régulièrement le pas sur l’intérêt général.
Dans le même temps, le championnat tunisien souffre d’une perte de crédibilité grandissante. Les accusations récurrentes de corruption, les soupçons entourant certaines compétitions ainsi que l’influence de réseaux d’intérêts ont profondément altéré la confiance des observateurs et des supporters. Dans un environnement où la transparence devient l’exception plutôt que la règle, il devient extrêmement difficile de bâtir un football performant et durable.
Dans ces conditions, exiger de la sélection nationale qu’elle brille régulièrement lors des Coupes d’Afrique ou des Coupes du monde relève presque de l’incohérence. Une équipe nationale n’est jamais supérieure à l’écosystème dont elle est issue. Elle constitue le produit final d’une chaîne qui commence par la formation, se poursuit par les compétitions nationales et dépend enfin de la qualité des institutions qui les encadrent.
Or cette chaîne est aujourd’hui profondément fragilisée.
Pourtant, une occasion de repartir sur de nouvelles bases s’était récemment présentée lors du renouvellement de la présidence de la Fédération tunisienne de football. Cette transition aurait pu ouvrir la voie à une rupture avec les pratiques qui ont progressivement conduit le football national dans l’impasse. Mais le système électoral fédéral, qui accorde une influence considérable aux clubs amateurs et aux divisions inférieures, a finalement conduit au maintien d’un modèle de gouvernance largement responsable de la situation actuelle.
Au lieu d’engager une réforme profonde, le football tunisien a choisi la continuité. Au lieu de remettre en cause un système à bout de souffle, il lui a renouvelé sa confiance. Au lieu d’anticiper l’avenir, il s’est contenté de vivre sur les derniers souvenirs de son passé.
Le véritable défi du football tunisien n’est donc ni tactique, ni technique, ni générationnel. Il est institutionnel. Sans volonté politique affirmée, sans investissement massif dans les infrastructures, sans révolution de la formation, sans restauration de l’éthique et de la gouvernance, aucun sélectionneur, aussi compétent soit-il, ne pourra inverser durablement la tendance.
Le football tunisien possède encore des talents, une histoire et une culture qui lui permettent d’espérer un renouveau. Mais celui-ci ne viendra ni du hasard ni de l’improvisation. Il exigera une reconstruction méthodique, une vision de long terme et, surtout, le courage de reconnaître que le déclin actuel n’est pas une fatalité, mais la conséquence de choix politiques, institutionnels et sportifs qui ont progressivement conduit l’une des grandes écoles du football africain à perdre son avance sur le reste du continent.



