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[EN] : L’échec de la politique des binationaux

Pourquoi la politique des binationaux a trahi le football tunisien

Il est des politiques qui vieillissent mal. Non pas parce que le temps les rend obsolètes, mais parce qu’il finit par dévoiler, impitoyablement, les failles qu’elles portaient dès leur naissance. La stratégie de recrutement massif des joueurs binationaux appartient désormais à cette catégorie.

Son acte fondateur remonte à la veille de la Coupe du monde 2018, sous l’ère Wadii Jary. Face à des infrastructures jugées insuffisantes et une formation locale perçue comme incapable de produire une génération compétitive, la Fédération tunisienne fit alors un choix de civilisation footballistique : regarder moins vers Tunis, Sfax ou Sousse, et davantage vers Paris, Bruxelles, Londres ou Hambourg. L’idée paraissait séduisante. Elle était, au fond, le symptôme d’un doute profond.

Huit années plus tard, le verdict est sans appel : la promesse n’a jamais rencontré la réalité.

Le mercato de la fierté nationale

Le symbole le plus éloquent de cette doctrine porte un nom : Slim Ben Othmane. Nommé directeur sportif le 11 février 2020, une fonction aussi singulière que contestable dans l’organigramme d’une fédération nationale, sa mission n’était ni de restructurer la formation ni de bâtir une vision technique à long terme. Il s’agissait, pour l’essentiel, de convaincre des joueurs binationaux, parfois trinationaux, d’embrasser la cause tunisienne. Plusieurs dossiers furent rapidement conclus, dont ceux d’Aïssa Laïdouni et d’Hannibal Mejbri. Mais ce qui interpelle davantage que les joueurs eux-mêmes, c’est la logique institutionnelle que ces annonces révélèrent.

L’arrivée d’Hannibal Mejbri donna en effet lieu à une véritable cérémonie officielle, en présence du président de la Fédération et d’une partie de la presse nationale. Tout semblait pensé pour transformer une déclaration d’éligibilité sportive en événement historique. À observer cette mise en scène, on aurait presque pu croire que la Tunisie accueillait un Ballon d’Or africain ou célébrait le jubilé d’une légende telle que Tarak Dhiab.

Or, une sélection nationale ne recrute pas. Elle appelle.

Toute la différence réside dans cette nuance, et c’est précisément là que le bât blesse. Un club séduit un joueur par un contrat. Une sélection nationale est censée représenter un aboutissement, un honneur, une appartenance qui dépasse les intérêts immédiats. En transformant chaque arrivée de binational en opération de communication, la Fédération a progressivement inversé cette hiérarchie symbolique. Ce n’était plus le joueur qui avait le privilège de porter le maillot des Aigles de Carthage ; c’était presque la Tunisie qui semblait remercier le joueur d’avoir consenti à l’invitation. Cette inversion est probablement la défaite la plus profonde de toute cette politique.

Personne ne remet en cause l’attachement sincère d’Hannibal Mejbri à la Tunisie, ni celui de sa famille. La question n’est pas affective ; elle est institutionnelle. Et le bilan sportif, lui, demeure en tout état de cause modeste. À 23 ans, Hannibal totalise déjà près d’une cinquantaine de sélections pour un rendement offensif extrêmement limité. Son parcours en club ne correspond pas davantage à l’image d’un joueur capable de transformer à lui seul le destin d’une équipe nationale. Pendant que Burnley retournait en Championship, la Fédération continuait pourtant d’en faire la vitrine de sa politique de recrutement.

Le miroir maghrébin

Le contraste devient encore plus saisissant lorsqu’on observe ce qui se passe chez les voisins. L’Algérie attire des profils comme Rayan Aït-Nouri ou Ibrahim Maza, jeune prodige déjà installé au plus haut niveau européen. Le Maroc, de son côté, continue d’enrichir un vivier exceptionnel avec des joueurs tels qu’Ismael Saibari ou Ayyoub Bouaddi. Ces exemples ne servent pas à nourrir une quelconque jalousie ; ils mettent simplement en lumière une réalité que la Tunisie refuse parfois d’admettre : nous ne disposons tout simplement pas du même réservoir de talents en Europe.

Dès lors, vouloir copier un modèle qui repose sur des ressources que nous ne possédons pas n’est pas de l’ambition. C’est une erreur structurelle.

Et lorsqu’un joueur tunisien possède réellement le potentiel pour évoluer au sommet, comme Yassin Ayari, la Fédération échoue souvent à le convaincre. L’énergie dépensée à séduire des profils intermédiaires aurait pu, peut-être, être consacrée à retenir les rares talents d’élite que nous produisons.

Un modèle éprouvé, délibérément oublié

Ce qui rend cette dérive d’autant plus difficile à accepter, c’est qu’elle constitue une rupture avec un modèle qui avait, pendant des décennies, fait ses preuves. La Tunisie avait trouvé son propre équilibre : une base solide de joueurs issus du championnat national et de la formation locale, enrichie ponctuellement par quelques éléments formés à l’étranger, mais sélectionnés parce qu’ils y performaient réellement. Wahbi Khazri, Slim Ben Achour, Ali Boumnijel, Mehdi Nafti n’étaient pas appelés parce qu’ils vivaient en Europe ; leur passeport ne constituait pas un argument. Leur niveau, si.

En réalité, ce modèle historique ressemble davantage à celui de l’Égypte qu’à celui du Maroc ou de l’Algérie : valorisation du championnat national, identité de jeu forgée localement, renforcée ponctuellement par quelques profils d’élite venus d’ailleurs. La Fédération a pourtant préféré renverser cette logique, au nom d’un mimétisme aussi séduisant qu’inadapté.

Au fil des années, évoluer en Europe est ainsi devenu une qualité en soi. Peu importe qu’un joueur dispute peu de rencontres, qu’il évolue en deuxième division ou qu’il n’ait jamais signé son premier contrat professionnel. Son simple parcours géographique semblait lui conférer davantage de crédit qu’un joueur dominant le championnat tunisien. C’est là que réside le véritable échec, au-delà des résultats sportifs : la politique des binationaux n’a pas seulement privilégié certains profils, elle a installé, consciemment ou non, un complexe d’infériorité. Comme si le talent ne pouvait plus naître entre Bizerte et Zarzis. Comme si le football tunisien avait cessé de croire en lui-même.

Une nation qui abandonne confiance en sa propre formation ne perd pas que quelques matchs. Elle perd son identité, et avec elle, sa capacité à écrire sa propre histoire.

La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut sélectionner des binationaux. La réponse est évidemment oui, dès lors qu’ils apportent une réelle valeur ajoutée sportive. La vraie question est autrement plus fondamentale : quand la Tunisie cessera-t-elle de chercher son avenir dans le miroir des autres pour recommencer à regarder son propre reflet ? Car une grande sélection ne se construit pas en imitant ses voisins. Elle se construit en assumant pleinement ce qu’elle est.

Safsaf

Passionné par le football tunisien, mes équipes favorites sont l'Espérance Sportive de Tunis et l'Espérance Sportive de Zarzis. J'ai découvert Tunisie-Foot en 2010, la référence du Football Tunisien depuis 1998 !

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